Lectures          Esaïe 40.1-8

                        Actes 13.24-25

                        Marc 1.1-8

 

Comment allez-vous dans cet Avent compliqué ? Comment abordez-vous la perspective des fêtes maintenant toute proches ? Dans quel état d’esprit êtes-vous venus à ce culte de reprise, avec masques, gel, distanciation, comptage des fidèles, mais sans chants de l’assemblée ? Qu’attendez-vous de cette célébration qui nous rassemble à nouveau ? Et, de façon plus large, qu’attendez-vous de l’Eglise en cette période troublée ?

 

Voilà toute une avalanche de questions… A chacun, chacune de prendre un peu de temps pour y réfléchir…

 

Ce n’est pas facile de savoir quelle partition jouer en Eglise entre les accords et désaccords des politiques, des scientifiques, des conspirationnistes ou des médias ? Dans la presse on a reproché aux Eglises un silence assourdissant ces derniers mois. Il est vrai que la parole qu’elle a fait entendre n’était pas dominante, comme elle a pu l’être à d’autres périodes de l’histoire ; sa contribution a davantage passé par des réseaux discrets ou par des actions concrètes que par des prises de parole publiques fortes. Cela a peut-être manqué, mais d’un autre côté on a reproché aux Eglises de trop s’engager dans le débat sur l’initiative pour des multinationales responsables. Alors comment naviguer dans ces eaux de la communication agitées par les inquiétudes du moment et les avis tranchés des uns et des autres ?

 

Ce matin, je vous propose de méditer quelle sorte de musique inspirée de l’Evangile nous pouvons faire entendre en ces temps troublés dans le concert des prises de parole de tout bord. Pour cela, il me paraît bon de nous ancrer dans ce temps particulier du calendrier que nous a légué une tradition deux fois millénaire : l’Avent, un temps de préparation, d’attente, un temps où nous demander ce qui fait notre espérance. Aussi, pour cette célébration, ai-je convoqué une figure marquante de cette période : Jean le baptiste, tel qu’il nous est présenté par l’évangéliste Marc.

 

Ce qui me frappe ce matin dans ce récit, c’est le monstre succès que rencontre le ministère de Jean. C’est une vraie bousculade sur les rives du Jourdain, on se précipite de toute la Judée et de Jérusalem pour entendre son message et pour recevoir de lui le baptême. Il faut dire qu’il a un profil qui ne laisse pas indifférent, Jean ; une vraie figure de prophète, avec son allure sévère et son régime alimentaire très particulier. Il a de quoi frapper les esprits. Et ça marche, tout le monde veut être de la partie.

 

Il faut dire aussi que la période se prête à ces grands mouvements de foule : dans le peuple, l’attente est forte, l’attente d’un Messie, de quelqu’un qui viendra mettre un peu d’ordre dans ce monde confus, d’un libérateur qui apportera paix et justice, qui fera advenir des temps nouveaux et harmonieux. Alors quand, dans ce contexte, quelqu’un survient avec une parole forte, une parole qui tranche, une parole qui a de l’autorité, ça réagit, et ça réagit fort.

 

Pourtant ce n’est pas un message très agréable à entendre que proclame cette voix qui crie dans le désert, c’est une interpellation radicale : il s’agit de changer de vie, de se convertir, de reconnaître les égarements qui ne mènent à rien, qui séparent de Dieu et des autres, de purifier sa vie… c’est une contestation de l’humain dans sa volonté de n’en faire qu’à sa guise. Malgré la rudesse de l’appel, ça marche, les gens se pressent au baptême dans le Jourdain ! Parce qu’il y a cette attente tellement forte dans le peuple : oui il va venir, il vient celui qui va nous sauver… Notre vie est portée par une espérance, elle a un sens.

 

Quel contraste avec ce que nous voyons autour de nous : où est notre espérance aujourd’hui ? Quelles sont nos attentes ? De pouvoir faire ses achats pour Noël ? De pouvoir skier pendant les vacances ?  Que les restaurants ouvrent ? Que les vaccins débarquent ? Que l’on retrouve une vie normale ? Que les dégâts dus à la pandémie ne soient pas trop lourds à porter ? Qu’on n’ait pas affaire à une troisième vague ? Bien sûr que tout cela est désirable et je comprends tout à fait qu’on l’espère, mais est-ce que cela suffit à donner du sens, du souffle à la vie ?

 

Dans la crise que nous vivons, peu de paroles sont dites sur le sens de notre vie sur terre. Les deux valeurs qui gouvernent nos choix de société et qui s’affrontent depuis l’apparition du virus sont d’un côté la santé, de l’autre la liberté. Je ne dénigre ni l’une, ni l’autre, elles sont respectables et nous en avons besoin pour avoir une bonne vie : il faut bien lutter contre les maux qui minent notre corps et notre esprit ; et il est important d’avoir un espace à soi pour se sentir exister, pour entreprendre, pour gagner sa vie. Tout cela est vrai, mais cela suffit-il pour donner à nos vies un sens qui va au-delà du simple fait d’exister ?

 

Avec l’intervention de Jean le baptiste, nous est proposée une compréhension de l’existence qui déborde nos soucis liés à la santé ou à l’économie : il annonce la venue de quelqu’un qui vient apporter un souffle neuf à notre monde usé et fatigué, quelqu’un qui va baptiser avec ce souffle qui ne se laisse pas emprisonner par les aléas de la vie et même de la mort. Cette annonce, c’est le commencement de l’Evangile, d’une bonne nouvelle qui s’ouvre : il vient, celui qui va vous conduire au-delà de vous-mêmes à la rencontre de Celui qu’il appelle Père, Abba, et qui est à la source de la vie.

 

Celui qui vient est à découvrir dans la suite du récit qui commence avec l’appel de Jean. Vous verrez, il sera attentif à qui vous êtes, aux besoins de votre corps et de votre esprit, il prendra soin des malades, de celles et ceux qui sont mis de côté, qui n’ont pas les moyens d’une vie décente. Mais surtout il annoncera et rendra présent un Royaume de paix et de justice, un Royaume dont l’énergie est l’amour, c’est-à-dire le plein respect de chacun et de chacune, dans sa singularité. Une énergie infiniment renouvelable. Il mettra dans vos vies un véritable souffle d’espérance.

 

Cette espérance, nous le savons déjà, sera contestée, elle sera même plus que contestée, on voudra la liquider, en la clouant sur une croix, en l’enfermant dans un tombeau, mais la bonne nouvelle, l’Evangile, c’est que la mort ne pourra pas la garder enfermée dans les ténèbres d’un sépulcre, elle triomphera à l’aube de Pâques.

 

Mais nous n’en sommes pas encore là, tout cela est à venir, même si c’est déjà présent, nous en sommes au commencement, nous sommes au bord du Jourdain et Jean annonce cette venue qui apporte à notre monde marqué par la maladie, par les restrictions de liberté, par les violences et les affrontements, par le deuil et la dépression, le baptême d’un souffle neuf, d’un souffle qui renouvelle nos forces, qui défie tout ce qui mine l’existence, un souffle qui l’emporte jusque sur la mort même.

 

Mais nous rappelle Jean, pour accueillir cette Bonne nouvelle, il faut se préparer, être prêt à reconnaître ce qui fait obstacle à cette venue, ce que les écrits bibliques nomment le péché. Le péché ! Voilà le gros mot qu’il ne faudrait pas prononcer : aujourd’hui on n’a pas envie d’entendre parler de péché.  Et pourtant comme ce serait libérateur aujourd’hui de confesser nos péchés, de confesser tout ce qui, en nous et autour de nous, empêche l’amour de Dieu, des autres, de soi-même et de la création toute entière de triompher dans nos vies. Cela aiderait notre humanité à trouver sa vraie place dans le projet créateur de Dieu, dans l’humilité, mais aussi dans la confiance et dans l’espérance.

 

Ce discours sur le péché et sur la libération, je ne suis pas sûr que nos contemporains soient prêts à l’entendre, c’est pourquoi nous avons de la peine à le formuler et à le proclamer à la face du monde.  Nous nous contentons d’appeler à la responsabilité et à la solidarité, ce qui est très bien, mais cela manque d’envolée, de souffle et risque de nous enfermer dans les plis et replis du devoir au lieu de nous fait vivre la grande aventure des enfants de Dieu.

 

Tel un prophète, Jean secoue ses compatriotes, il veut les ouvrir à l’Esprit que l’Evangile fait souffler sur notre monde Pour cela il faut nettoyer tous ces miasmes de peur, d’égoïsme, de violence, d’envie, d’orgueil, de méchanceté, de mépris qui pourrissent nos vies, il faut s’exposer à un bain purificateur, celui de la grâce de Dieu. C’est cela qui peut être vraiment libérateur et nous aider à surmonter les difficultés de la vie présente. C’est ce que nous rappelle Noël, au bout de l’Avent, avec l’Emmanuel : Dieu se veut avec nous pour nous conduire sur un chemin d’espérance et de paix, un chemin qui traverse toutes les angoisses et même la mort.

 

Au début de ce message, je vous interrogeais sur vos besoins spirituels dans cette crise du coronavirus qui dure et perdure. Je ne sais pas si ce message vous aura rejoint dans vos préoccupations du moment, mais ce que j’espère, c’est qu’il vous aura un peu aidé à reprendre un souffle d’espérance pour continuer la route encore si pleine d’incertitudes vers Noël et la nouvelle année.