Lectures bibliques :

Exode 17,1-7;

1 Corinthiens 10,1-4;

Jean 4,13-14

télécharger le texte imprimable : Pierre Marguerat 15.03.20

Chers Sœurs et Frères,

Le peuple d’Israël a traversé la Mer Rouge avec Moïse. C’était une libération de la servitude et une nouvelle existence qui commençait, comme une nouvelle naissance. Une existence sous la conduite de Dieu, une existence accompagnée, une existence précédée, une existence entourée.

L’Apôtre Paul a fait de cela une lecture stimulante et audacieuse. Il n’hésite pas à dire que le peuple d’Israël a été baptisé en Moïse, tout comme nous avons été baptisés en Christ.

Je pense à un libre penseur qui, croyant se moquer intelligemment des chrétiens, disait: mes enfants ne sont pas baptisés et ils se portent très bien. Il pensait que nous, les croyants, nous considérons le baptême comme une assurance tout risque qui nous protège de tous les aléas de la vie. Quelle ânerie! Comme si vivre avec Dieu nous dispensait par magie d’avoir à vivre les hauts et les bas de la vie, les joies et aussi les peines, les avancées mais aussi les montées qui freinent la marche, mais encore les gouffres où nous plongeons. Nous disons une vie accompagnée, nous ne disons pas une vie épargnée.

Très vite le peuple d’Israël a fait l’expérience de cela. Il a connu la soif à Mara et Dieu l’a désaltéré.1 Au désert de Sîn, il a eu faim et Dieu a fait tomber la manne, le pain qui venait du ciel.2 Dieu avait fait de ces épisodes une occasion de mesurer la fidélité du peuple. Allait-il respecter les consignes à propos de la manne par exemple, ne pas récolter plus que nécessaire chaque jour.

A Refidim, c’est à nouveau la soif qui menace la vie de tous, les adultes, les enfants, les troupeaux. Bien sûr l’eau c’est la vie.

Saint-Exupéry raconte qu’il a accompagné des Touaregs en Europe. Il a conduit ces gens du désert jusqu’à une chute d’eau. Il ne pouvait les en arracher. Ils restaient plantés là. « Qu’est-ce que vous attendez? Mais, on attend que ça s’arrête! »

Israël a soif, mais on a l’impression qu’il n’a pas encore compris. Dieu lui déjà donné de nombreux signes de sa bonté, de sa fidélité, à Mara, dans le désert de Sîn, Dieu avait espéré qu’Israël serait stimulé dans sa fidélité et sa confiance. Et il n’a rien appris. Décidément son apprentissage de la liberté est compliqué.

A la première occasion, il reprend ses rouspétances contre Moïse et contre Dieu, ses murmures pour parler comme le texte, Moïse se tourne vers Dieu et crie au secours: Encore un peu ils vont me lapider. Mais il y a plus, une inversion grave. Maintenant c’est le peuple qui teste la fidélité de Dieu: Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous, oui ou non?

Le peuple met Dieu à l’épreuve en le sommant de montrer sa présence. Le diable avait ainsi tenté Jésus en lui suggérant de se jeter dans le vide depuis le faîte du temple afin d’obliger Dieu à se manifester par ses anges. Jésus avait répondu en se référant au Deutéronome: Vous ne mettrez pas à l’épreuve le Seigneur votre Dieu comme vous l’avez fait à Massa.3

Notre passage est encadré, enveloppé, par la mention que le peuple met Dieu à l’épreuve. Nous pourrions presque dire par la mention que le peuple fait un procès à Dieu.

Avec le Coronavirus, nous sommes dans une sorte de traversée du désert, qui alimente l’expérience que nous avons déjà du malheur, de la fragilité humaine. Le malheur, la souffrance, les soucis, le Mal. Nos vies blessées. Ces images effrayantes qui viennent de la frontière gréco-turque, de la Syrie, autour des îles grecques.

En tant que croyants, qu’est-ce que nous disons? D’aucuns pensent que s’il y avait un Dieu, tout cela n’arriverait pas. La question est tranchée nette.

Dans notre récit et j’imagine pour nous, l’angle de vue est différent. En mettant Dieu à l’épreuve, le peuple exprime une question, une interrogation, une inquiétude: Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous, oui ou non?

Ce qui est en jeu c’est la confiance en Dieu, bien plus qu’un débat sur l’existence ou la non-existence de Dieu. Ce n’est pas « Dieu oui ou non ». C’est bien plutôt, est-ce que je peux avoir confiance? Comment est-ce que la confiance habite ma vie? Avec quels hauts et quels bas? Qu’est-ce qui la nourrit? A quels obstacles est-ce qu’elle se heurte? Toute vie de confiance passe par ces interrogations qui, parfois, vont jusqu’au doute. Il y a des moments où nous sommes désorientés dans notre foi, ébranlés dans notre confiance.

Revenons au texte de l’Exode. Dieu parle à Moïse: Passe devant le peuple, prends avec toi quelques anciens d’Israël; le bâton dont tu as frappé le Fleuve, prends-le en main et va… Passe devant le peuple, comme le berger que tu es. Prends ton bâton. Et ce n’est pas n’importe quel bâton. C’est le bâton avec lequel Moïse est intervenu auprès de Pharaon, c’est le bâton qu’il a étendu sur la Mer afin qu’elle s’ouvre et permette le passage du peuple.

6 Je vais me tenir devant toi, là, sur le rocher – en Horeb. Il y a un rocher sur lequel Dieu se tiendra, devant Moïse. Ce rocher est en Horeb. Nous sommes au cœur de la révélation de Dieu, car l’Horeb est une autre manière de désigner le Sinaï, le lieu où Dieu révélera son Alliance avec Israël, où Dieu donnera cette charte de la liberté que sont les Dix Commandements.

Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira. Dieu n’abandonne pas son peuple au désert. Il ne l’a pas abandonné en Egypte. Il ne l’abandonne pas maintenant. Il ne l’abandonnera pas demain.

La tradition juive a imaginé que ce rocher accompagnait le peuple, comme une sorte de source mobile et permanente. Cela vient probablement du fait que cette histoire est racontée plusieurs fois dans des lieux différents. De là à penser que le rocher suivait le peuple, il n’y a qu’un pas.

Paul devait connaître cette tradition. C’est pourquoi il peut dire que ce rocher suivait les enfants d’Israël et qu’il était spirituel. Il le nomme Christ, dans une anticipation vertigineuse. C’est la fidélité constante de Dieu qui est mise en avant, dès l’ancienne alliance jusqu’à aujourd’hui. Et la réponse à la fidélité, c’est quoi? La confiance. Le peuple d’Israël est en train d’apprendre la confiance. Ce n’est pas facile, nous le savons aussi. C’est plus simple de s’en prendre à Dieu.

Je reviens à ce rocher que Paul nomme Christ et à la façon qu’a Jésus de parler à la Samaritaine. Car c’est bien dans le Christ que s’exprime la fidélité de Dieu envers nous et à nos côtés. C’est bien dans la confiance en lui que nous trouvons l’eau qui donne la vie éternelle, que nous étanchons notre soif de vivre.

« Eternelle », nous pensons d’abord à une vie qui ne finirait pas, une vie pour toujours jusque dans l’au-delà. Ce n’est pas faux, mais il y a plus dans ce mot. Dans « éternel », il y a le poids de la plénitude, la densité de ce qui est pleinement suffisant pour trouver le sens de la vie, une vie qui a le poids de l’éternité.

En préparant cette prédication, je me suis aperçu que j’avais une vision un peu passive de la confiance. Comme si faire confiance signifiait rester stoïque quoi qu’il arrive, presque fataliste. Quand on ne sait plus que dire, on dit: faut faire confiance. J’ai souvent entendu ces mots chez des personnes âgées.

Mais la confiance en Christ, c’est plus encore. Comme le dit un théologien, « la foi est un savoir pratique qui rend son détenteur capable de s’orienter dans la vie, de choisir ses engagements. Ce savoir n’est jamais acquis définitivement. Il est appelé à se renouveler jour après jour dans la décision sans cesse reprise de la foi »,4 de la confiance.

La confiance du croyant se réfère toujours à nouveau à Jésus qui incarne l’amour de Dieu jusqu’au don de sa vie sur la croix, qui incarne la fidélité de Dieu qui va jusqu’à l’extrême, pour nous.

La confiance du croyant non seulement s’enracine dans l’amour mais mise sur l’amour pour s’orienter dans la vie et faire ses choix.

Nous aurions dû prendre la Cène. Les circonstances nous en empêchent. Mais c’est ce que le pain et le vin nous redisent, la participation à l’amour du Christ pour nous et comme inspiration de vie. Paul y pense quand il écrit aux Corinthiens:

Tous mangèrent la même nourriture spirituelle, tous burent le même breuvage spirituel; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait: ce rocher, c’était le Christ.

Que voilà une confiance active. Elle n’évite pas les questions, les doutes parfois. Nous sommes à l’école du Christ pour la fortifier.

Amen

1 Exode 15,22-25

2 Exode 16

3 Deutéronome 6,16

4 Jean Zumstein, l’apprentissage de la foi, à la découverte de l’évangile de Jean et de ses lecteurs. Editions du Moulin, Aubonne, 1993. P.96.